jeudi 22 décembre 2016

Théorie de l’existence sensible


Rappel :  Nous nous sommes fixés comme objectif de comprendre la coexistence à partir de la vision anthropologique du sociologue Norbert Elias. Nous avons d’abord exploré une théorie de l’existence matérielle fondée sur les connaissances de la chimie contemporaine. Cette conception s’est montrée aisément applicable à la désignation de choses comme l’eau, la Terre, l’acide aminé. Le cas de la molécule du prion, par contre, a révélé la difficulté de signifier la vie sur la seule base d’une théorie matérielle. En effet, puisque la molécule du prion est produite par les mammifères, elle fait forcément partie de la biosphère. Mais l’être humain s’intéresse au prion d’abord et avant tout en raison de sa relation de cause à effet avec une maladie mortelle qui survient — que ce soit spontanément ou par contamination — lorsque cette molécule se conforme mal et se reproduit dans le corps de l’animal infecté. Le prion est donc plus volontiers associé à la mort qu’à la vie.

René Descartes, Traité de l'Homme (wikimedia)
Le prion est bien un être matériel puisque c’est une molécule dont on connaît exactement la composition chimique, même si sa conformation exacte résiste encore à l’examen des biochimistes. Cependant, le prion est plus adéquatement décrit comme un être qu’il est important de repérer dans l’environnement humain au sens de la théorie des symboles d’Elias. En effet, rappelons que l’être humain est considéré comme un animal qui utilise des symboles pour se repérer dans son environnement, pour communiquer avec ses semblables et pour transmettre son savoir accumulé aux prochaines générations. En tant que symbole, le prion est utilisé par l’être humain pour repérer la maladie de Creutzfeld-Jacob et des maladies similaires chez les animaux. Les scientifiques utilisent le prion et son autre symbole PrPsc pour communiquer entre eux les résultats de leurs recherches sur la protéine en question. On peut imaginer qu’un jour on saura guérir de la maladie et qu’à l’avenir on préservera ce savoir. Ni la forme, ni le mode de reproduction du prion ne sont encore connus, mais il n’y a aucun doute que le prion existe et on cherche évidemment à améliorer nos connaissances sur cet être.

À partir de cette observation, nous sommes conduits à chercher une définition de l’être qui permette de mieux saisir le prion et toute autre chose se trouvant en étroite relation avec la vie humaine mais difficile à symboliser dans le cadre d’une théorie de l’existence matérielle. Pour ce faire, nous allons revenir au point de départ d’Elias, soit la biologie et emprunter un autre chemin. 

Pour Élias, les symboles de base sont produits par le biais de sonorités qu’émettent les êtres humains. C’est par le développement d’une extraordinaire variété de séquences sonores employées, mémorisées et transmises que l’humain aurait acquis sa spécificité. Pour nous, l’écriture et la gestuelle — comme la langue des signes — ne diffèrent pas de la parole dans leur usage : elles se qualifient toutes comme des utilisations de symboles par l’animal humain. En effet, elles ont en commun d’être émises, perçues et mémorisées par l’humain pour se repérer dans son environnement. De ce point de vue, une chose indispensable à l’existence humaine est le phénomène de la perception. Les humains identifient facilement cinq sens : la vue, l’ouïe, le toucher, le goût et l’odorat. On inclut aussi le sens de l’équilibre, la proprioception — ou la perception de la position du corps dans l’espace—, la thermoception — la perception de la chaleur — et la nociception, associée à la douleur. On trouve chez d’autres animaux les sens de l’électroception — perception des champs électriques —, la magnétoception — perception des champs magnétiques — et l’écholocalisation, associée aux ondes sonores et ultrasonores. Les sens sont propres à chaque individu : seul l’animal qui a les organes appropriés reçoit directement l’information apportée par ses sens. Dans le corps de l’animal, on comprend actuellement que les informations recueillies par les sens se perpétuent et entrent en relation les unes avec les autres pour générer de nouvelles informations. La science regarde du côté des neurones et de leurs interrelations pour expliquer ce phénomène en termes matériels. Du point de vue de la théorie des symboles, ce qui nous intéresse surtout c’est que l’humain s’appuie sur cette activité interne de l’individu pour générer et transmettre des symboles par l’intermédiaire de gestes et de sons. Sans nécessairement en connaître les successions exactes, on peut imaginer des continuités de symboles dans l’expérience individuelle depuis la perception des symboles par les sens, leur considération dans une suite de pensées conceptuelles et leur expression à l’attention d’autres individus. Dans ce contexte, la perception signifiera indifféremment l’expérience sensorielle associée aux organes et la conception qui relève, elle, de la pensée.

Cette théorie de l’existence sensible reposera donc sur la perception. On dira qu’un être sensible est une chose qui perçoit. Notons que si cette définition est pratiquement tautologique à première vue, on la retrouve dans des philosophies orientales de longue date. La perception n’est pas une chose statique, séparée du support des organes sensoriels ou de la pensée. Elle est plutôt comparable à un mouvement, un changement d’état. En percevant, l’être sensible se transforme. Pour que la perception ait un sens, il y a présomption d’une continuité de l’être d’avant la perception avec celui qui la suit. Prenons l’exemple de l’œil, l’organe de la vue. L’œil existe pour voir. Physiquement, l’œil reçoit l’énergie lumineuse, la focalise sur la rétine où des cellules sensibles à différents types de lumière permettent d’informer l’organisme voyant sur son environnement. C’est un cas particulier de ce qu’on appelle une perception directe ou immédiate. La forme précise qui apparaît et les phénomènes physiques en jeu sont moins importants que la faculté de transformer la lumière captée en objet de la pensée. Il n’y a pas de possibilité d’erreur dans une perception directe. Tel qu’observable dans la continuité de l’activité mentale de l’animal, la forme captée dure au-delà de la perception directe. Elle peut être captée à nouveau par des cellules nerveuses, par exemple, et se transmettre par l’action de la force électrique sur des molécules ionisées. Ainsi, rien n’empêche de voir l’activité nerveuse comme une multitude d’êtres sensibles qui perçoivent et communiquent entre eux. Il vaut mieux cependant ne pas s’attacher exclusivement à des représentations biologiques de la pensée. On peut aussi bien imaginer que les perceptions d’un être sensible coexistent et se meuvent de façon comparable à l’eau de l’océan qui s’agite sous la force des vents et des flots. En fait, cette image est souvent évoquée par les humains pratiquant la méditation, une forme d’introspection visant à donner à l’individu une connaissance directe du fonctionnement de ses propres pensées. Un esprit agité sera ainsi comparé à une mer démontée et un esprit clair, une mer lisse.

La perception participe à la fois de l’être qui reçoit une forme et de la forme reçue. Par exemple, la perception directe du Soleil ne se fait pas sans l’existence corporelle de l’œil qui reçoit la lumière de l’astre ni sans l’image du disque solaire projetée sur la rétine. Sans chercher à jouer avec les mots, nous commençons à voir que cette compréhension de l’existence sensible peut être étendue à bien des choses qui ne sont pas habituellement considérés comme des êtres sensibles. L’œil en est un exemple, mais par extension on pourrait aussi bien dire d’un atome qui capte de l’énergie qu’il est un être matériel qui perçoit de l’énergie. Il y a bien sûr une contradiction apparente entre l’usage courant qui réserve la perception aux animaux et aux esprits et cette définition de la perception qui semble confondre des catégories que l’humain trouve important de distinguer. Cette difficulté intervient justement en raison de l’utilisation de symboles par l’être humain pour se repérer. En Occident, le verbe « percevoir » est apparu au XIIème siècle pour signifier l’action de se rendre compte de quelque chose. Il est bien entendu que cette action joue un rôle crucial dans la transmission de connaissances et qu’elle est indispensable aux animaux dans leur vie de tous les jours. Il n’est pas question ici de nier la différence pour les humains entre les perceptions d’un animal vivant et les changements d’état de la matière inerte sous l’effet de l’énergie. Simplement, il s’agit de choisir une définition objective de la perception pour élaborer une théorie de l’existence qui se prête à la réfutation par le raisonnement. Dans la théorie de l’existence matérielle que nous avons élaborée antérieurement, les unités de base choisies étaient les atomes même si nous savons que ces derniers sont constitués d’énergie, en raison du savoir que nous avons hérité du physicien Albert Einstein. L’important pour nous était d’avoir des éléments de base. Pour notre théorie de l’existence sensible, il n’y a pas de science exacte qui puisse nous informer sur les perceptions de base. Au mieux, nous pouvons suivre l’usage et poser qu’il existe des perceptions de base, à partir desquelles se construisent les perceptions animales et les conceptions mentales, sans fixer de critère pour départager les êtres sensibles qui peuvent tout aussi bien relever du vivant ou que de la matière inerte.

En guise d’illustration, revenons au prion. Le prion est-il un être sensible? Avant que nous ne connaissions sa composition chimique, on se rendait compte de son existence par la déduction : certaines maladies dégénératives du système nerveux ne pouvaient s’expliquer que par l’existence d’un pathogène de taille virale ou inférieure se propageant d’un individu à l’autre d’une même espèce par la voie alimentaire. Il est admis qu’une bactérie est un être vivant, puisqu’elle est un être unicellulaire et que, par convention, toute cellule est de l’ordre du vivant. On peut également considérer que les virus sont des êtres vivants, en vertu du matériel génétique qui leur permet de se répliquer à l’intérieur de cellules vivantes. Tant les bactéries que les virus possèdent une enveloppe et des protéines sur leur surface extérieure pour interagir avec leur environnement — bien que les virus ne l’expriment que pour une partie de leur cycle de reproduction. Pour cette raison, on peut les considérer sans ambiguïté comme des êtres sensibles. Mais que dire du pathogène qu’est le prion? On sait maintenant qu’il résulte d’une malformation d’une certaine protéine de l’animal mammifère, la protéine PrP, mais qu’il n’a pas en soi de matériel génétique autre que sa conformation, qui est maladive précisément parce que facilement communicable à des protéines PrP saines, au détriment de la santé de l’animal. Pourtant, la conformation se reproduit fidèlement, en certains cas d’une espèce à l’autre comme pour la maladie de la vache folle, et elle est spécifique à l’espèce de l’animal affecté au départ. D’une certaine façon, on pourrait dire que le prion est lui-même son propre matériel génétique et qu’il se reproduit en agissant sur la protéine saine. D’un autre côté, le prion est bien plus stable que la protéine PrP dont il est issu et en ce sens c’est la protéine PrP qui est l’être sensible et le prion, par sa présence, un simple catalyseur de la transformation de la protéine saine en prion. La différence importe peu pour l’animal qui en souffre, y compris l’humain qui cherche avant tout la prévention et la guérison. Pour la suite de la discussion, faisons donc le choix de prendre comme base de la perception les interactions issues de la coexistence, sans présumer ni exclure d’animations à attribuer aux êtres en présence. Autrement dit, on dira indifféremment que l’humain perçoit un animal, que l’œil perçoit une image, que la cellule perçoit ses voisines, qu’un récepteur cellulaire perçoit une hormone, sans distinguer la nature vivante ou inerte des êtres en présence.



jeudi 3 novembre 2016

La signification de la vie matérielle

Rappel 

Nous inspirant de la théorie des symboles de Norbert Elias, nous avons choisi la biologie comme point de départ à notre étude de la coexistence humaine. Aux fins de l’exposition, nous avons fixé la signification de certains symboles spéciaux de la langue. En particulier, la chose sert à désigner la réponse à une interrogation d’un être humain. De même, l’être a comme fonction de désigner l’appartenance à un ensemble repéré par un être humain. Nous avons remarqué que le symbole de la coexistence humaine est communément utilisé pour signifier la présence physique d’êtres humains sur un territoire donné sans qu’il y ait de guerre. Nous avons écarté cette signification et nous avons entrepris de nuancer la signification du symbole d’existence selon différents niveaux de connaissance. Notre premier niveau d’observation a été celui des atomes tels qu’ils sont utilisés en chimie. Nous basant sur les connaissances de la chimie et de la physique, nous avons posé qu’il existe en tout temps un nombre fini d’atomes dans la voie lactée et à plus forte raison sur la Terre. Nous avons montré qu’en prenant les atomes comme éléments de base et le symbole d’ensemble pour signifier toute relation, il est possible de désigner n’importe quel être matériel terrestre, allant de l’atome d’hydrogène à la Terre entière.

Cristaux de glycine sous un microscope polarisant (C) Jerzy Gubernator, reproduit avec la  permission de l'Institut Metanexus, www.metanexus.net, sous licence CC BY-NC-ND 3.0 US

La signification de la vie matérielle

La conception d’existence matérielle que nous avons développée est fondée sur l’existence des atomes du tableau périodique des éléments. Cette théorie comporte l’avantage de faire coïncider la signification du mot « matière » avec son utilisation en chimie, une discipline incontournable dans l’orientation des êtres humains. On sait par les connaissances de la physique quantique et de l’astrophysique que la matière et l’énergie ne sont pas séparables sous certaines conditions extrêmes, comme au cœur des trous noirs ou lors de l’expansion primordiale à l’origine de la radiation cosmique de fond détectable par radiotélescope. Même les particules comme les électrons sont correctement repérables en physique sous forme d’ondes. Les recherches en physique quantique font deviner qu’il existe une particule non encore détectée, le graviton, qui serait le vecteur de la force gravitationnelle et qui expliquerait l’existence de la matière telle que nous la percevons. Cependant, la matière telle qu’elle est signifiée en chimie reste actuellement l’utilisation la mieux développée pour penser les fondements de la vie matérielle.

La biochimie a permis d’identifier une vingtaine de composés organiques à partir desquels sont constituées les plus importantes molécules qu’on trouve dans les êtres vivants après l’eau. Ces composés organiques font partie de l’ensemble des acides aminés, dont le nom renvoie aux possibilités d’interactions chimiques de ces composés. Les acides aminés et d’autres groupes moléculaires forment ensemble des compositions plus complexes appelées protéines, membranes, organites, virus, gènes, entre autres choses qui sont associées au phénomène de la vie microscopique. Bien que la biologie définisse traditionnellement la cellule comme base du vivant, nous allons procéder autrement. La raison pour laquelle la cellule a été choisie comme base est certainement due aux limites des premiers instruments d’observation. On a d’abord identifié la cellule comme la structure de base commune des êtres vivants avant d’être capable de différencier son contenu et d’identifier les organites, puis les virus et les acides aminés. En fait, la cellule est en perpétuel changement depuis sa formation et dans sa durée, au fur et à mesure des interactions chimiques et physiques qui la touchent, jusqu’à la disparition de sa forme, sans que disparaissent nécessairement ses composants organiques au niveau des acides aminés. Ce qui persiste durant la vie de la cellule, c’est une régularité de composition et de processus organiques qui permettent à l’être humain de la repérer et de lui attribuer son symbole spécifique.

Une bonne raison d’abandonner la notion de cellule comme base du vivant, c’est la propension de l’être humain à l’anthropomorphisme. Puisque nous passons par un stade unicellulaire lors de la reproduction, il va de soi d’éprouver de l’attachement pour la forme cellulaire et de l’aversion pour les êtres matériels comme les virus qui se reproduisent en se servant des protéines et des organites trouvés dans une cellule, parfois au détriment de la survie de l’hôte. Nous ne voulons pas introduire la notion de morale au niveau microscopique, ce qui supposerait un libre arbitre bien au-delà de la compétence des microbes connus.

Bébé glycine, (c) prim & plush
wikimedia
(c) The Worlds of David Darling
 
Les trois illustrations ci-dessus sont utilisées pour indiquer la molécule de glycine, le plus simple des acides aminés. Dans le symbole chimique NH2CH2COOH, on repère aisément l’ensemble des atomes de la glycine : cinq atomes d’hydrogène (H), deux atomes d’oxygène (O), deux atomes de carbone (C) et un atome d’azote (N). L'illustration de gauche sert à indiquer la structure de la glycine de façon schématique et les experts l’emploient en sachant implicitement comment ajouter les atomes manquants pour reconstruire le modèle de l'illustration de droite où les boules de couleur correspondent aux atomes (les blanches pour l’hydrogène, les rouges pour l’oxygène et la bleue pour l’azote). L'illustration du milieu montre une molécule de glycine tricotée par une biochimiste (pour accéder aux sources, suivre les hyperliens associés aux images). Par convention, la glycine est symbolisée par une forme moléculaire électriquement neutre. Dans les êtres vivants, la glycine se retrouve en solution aqueuse, autrement dit en présence d’eau à l’état liquide, ce qui fait tantôt rompre le lien attendu entre l’oxygène et le proton d’hydrogène associé (dans la deuxième illustration, le lien entre la boule rouge et la boule blanche) ou créer un lien entre l’azote et un troisième proton d’hydrogène (une troisième boule blanche qui serait liée à la boule bleue). Ainsi, la glycine, lorsqu’elle existe dans un être vivant est plus correctement repérée comme un composé ionique avec une charge positive du côté de l’azote, une charge négative du côté des atomes d’oxygène ou les deux en même temps, les charges opposées étant maintenues à distance par la structure relativement rigide figurée dans la première illustration. La photo d’en-tête de cet article a été prise par le biochimiste Jerzy Gubernator à l’aide d’un microscope polarisant. On y voit des cristaux de glycine colorés par le microscope.

Je suis conscient qu’il est difficile de mettre de côté l’idée que la cellule est la base du vivant. Il n’y a pas de doute que les cellules sont des êtres vivants microscopiques. Dans la pensée commune, les virus sont aussi considérés comme des êtres vivants, du fait de leur adaptabilité à la réponse immunitaire des êtres multicellulaires qui tentent de les éliminer, même si les virus dépendent d’une cellule hôte pour certains processus cruciaux à leur reproduction et qu’ils n’existeraient donc pas sans les cellules. Cependant, certains organites cellulaires comme les mitochondries et les chloroplastes, essentiels à la vie animale et végétale, sont aussi de bons candidats à classer parmi les vivants, en vertu de la théorie endosymbiotique, laquelle explique la coexistence d’organites différenciés dans la cellule par des absorptions successives d’êtres qui se reproduisaient autrefois indépendamment et qui en sont venus à partager les ressources disponibles dans l’environnement cellulaire, leur reproduction commune étant assurée par une harmonisation du matériel génétique cellulaire.

Rappelons que notre point de départ est une théorie des symboles bien ancrée dans les rapports humains. La question de repérer les plus petites composantes de la vie n’a de sens pour nous que dans la mesure où elle nous permet d’améliorer notre connaissance de la vie en tant que symbole utilisé par les êtres humains. Pour les êtres humains, les atomes sont des êtres matériels mais non des êtres vivants. De même, les cellules sont sans ambiguïté des êtres vivants. Cependant, les êtres humains vont volontiers utiliser le symbole de la vie pour signifier l’intervalle entre l’apparition d’une chose et sa disparition. Par exemple, la vie utile d’un véhicule automobile désigne son utilisation comme moyen de transport depuis sa construction jusqu’à son recyclage. La vie d’une étoile va de la contraction gravitationnelle d’une nébuleuse jusqu’à son passage à l’état final soit de naine blanche, d’étoile à neutrons ou de trou noir. Ainsi, la vie est d’abord et avant tout utilisée pour désigner des processus, le plus important étant la vie humaine. Ce n’est que par indifférenciation des différentes configurations tout au long d’un processus qu’on en vient à utiliser la vie comme attribut d’une configuration particulière. Il n’est pas nécessaire de séparer les êtres vivants des êtres matériels dans la mesure où tous les êtres vivants sont aussi des êtres matériels. Par contre, la vie humaine est dans son déroulement étroitement liée à la vie animale, la vie végétale et bon nombre de processus similaires ayant lieu sur la Terre. Il y a un ensemble d’atomes qu’on retrouve dans les acides aminés, le phosphore, les minéraux et les métaux qui se composent et se recomposent pour constituer le corps des êtres vivants et qui reste relativement inchangé au niveau atomique depuis l’apparition de la vie organique. Cet ensemble est bien défini au sens de notre théorie de l’existence matérielle et c’est ce qu’on appelle couramment la biosphère.

Forts de cette analyse, nous allons choisir la biosphère comme signification première de la vie matérielle, avec un intérêt marqué pour les processus repérés par les êtres humains, depuis les liens organiques moléculaires jusqu’aux transformations d’ampleur planétaire en passant par l’utilisation des symboles. L’être humain lui-même peut être vu comme un processus de la biosphère capable de conserver avec précision et d’affiner des moyens d’orientation sophistiqués de génération en génération à l’aide de symboles, ce qui lui confère une influence significative sur les changements à long terme de la biosphère. En l’état actuel du savoir, l’être humain sait reconnaître le génome  — ou matériel génétique — des organismes vivants et s’affaire à répertorier le protéome, soit l’ensemble des protéines du vivant en fonction de l’espèce et du développement individuel. Il est arrivé que des scientifiques attribuent de l’égoïsme aux gènes, ce que nous ne ferons pas ici pour des raisons de clarté d’exposition. Cependant, en tant que processus de la biosphère, il est en accord avec notre théorie de considérer les gènes et les protéines comme des êtres vivants. Il s’agit simplement de ne pas leur conférer la valeur morale intrinsèque que l’usage a donnée aux vies humaine et animale.

Modifié, Illustration originale de CureFFI.org
Pour bien illustrer l’erreur de perception qui est possible si on désigne une protéine comme un être vivant, considérons les maladies à prions que sont la maladie de  Creutzfeldt-Jakob chez l’être humain et l’encéphalopathie spongiforme bovine (ESB) — plus connue sous le nom de maladie de la vache folle. 
CC BY-SA 4.0

Le prion est une protéine pathogène qui n’apparaît dans la biosphère que si elle est préalablement assemblée à l’intérieur d’une cellule par des processus associés à la vie ordinaire de cette dernière. La conformation de la protéine lors de sa création est la même chez tous les mammifères qui ont les gènes appropriés et c’est une configuration inoffensive. Elle se retrouve principalement à la surface extérieure de la cellule et bien que son rôle cellulaire ne soit pas entièrement élucidé, elle est peut-être essentielle pendant une courte période de développement du cerveau de l’embryon, tel qu’observé chez certains rats. Cependant, il arrive que la protéine originale change de forme et se mette à communiquer cette forme à d’autres protéines de même composition. Il s’ensuit une multiplication exponentielle de cette forme maintenant pathogène, causant la mort des neurones et la dégénérescence du cerveau. Pire encore, le prion acquiert par sa conformation une résistance à la digestion et peut se transmettre d’un individu à l’autre s’il est ingéré. Il peut ainsi parfois se communiquer d’une espèce à l’autre, comme il s’est avéré pour l’ESB du bœuf vers l’être humain, forçant dans ce cas particulier des changements dans la réglementation de l’élevage et du commerce alimentaire. Pour en savoir plus, le site CureFFI.org est une excellente source anglophone d'informations sur les maladies à prions.

Lorsque nous disons que les protéines sont des êtres vivants, nous disons simplement que ce sont des êtres matériels qui font partie de la biosphère. Le prion est virulent mais n’est pas plus vivant pour autant que la protéine sous sa forme originale. Du point de vue du développement de la vie humaine, la protéine normale est créée par l’organisme et disparaît lorsqu’elle est éliminée ou devient pathogène. Du point de vue de la maladie et de son évolution, le prion apparaît spontanément ou par contamination de forme et persiste jusqu’à la mort de l’hôte. De même un atome de carbone peut se retrouver tout aussi bien dans l’être humain vivant que dans du calcaire non-vivant. Il devient en quelque sorte impossible ou à tout le moins trompeur de séparer les êtres vivants du non-vivant sans différencier le contexte. Pour cette raison, notre prochain niveau d'observation sera non pas le monde vivant mais le monde sensible.

dimanche 23 octobre 2016

Les liens des êtres matériels

Par Sailko — Travail personnel, CC BY 3.0
La dernière fois, nous avons évoqué un ensemble fini d’atomes, soit ceux qui composent la voie lactée. La physique nous enseigne que depuis l’apparition de cette galaxie, il s’est produit et il se produit encore l’apparition et la disparition d’atomes à travers divers phénomènes dont les plus notables sont la fusion nucléaire dans les étoiles, la capture au sein des singularités (les trous noirs), la décomposition radioactive et les chocs à des vitesses atteignant ou surpassant celles qu’on produit dans les collisionneurs. Mais exception faite de ces phénomènes, repérés et symbolisés surtout en physique, l’être humain repère l’atome par le nombre de protons qu’il y a dans une chose appelée nucléide, où les protons et les neutrons sont ensemble sans jamais se séparer ni adopter de nouveaux protons ou de nouveaux neutrons[i]. À l’échelle de la vie humaine, pour laquelle la Terre semble exister en permanence, les atomes sont communément considérés comme les unités indivisibles de la matière.

Notre théorie de l’existence matérielle s’inspire des connaissances de la chimie et postule l’existence d’un ensemble fini d’êtres élémentaires appelés les atomes. Les êtres sont définis comme des imbrications finies d’ensembles tels que les plus petits ne contiennent que des atomes. Par exemple, l’ensemble des molécules de la Terre à un moment donné est un être matériel bien défini, de même que l’ensemble des molécules de la Terre à un autre moment donné. De ce point de vue précis bien que réducteur pour les êtres vivants, on peut considérer la Terre comme le symbole d’un ensemble ordonné d’ensembles de molécules, depuis la formation de l’astre jusqu’à sa disparition éventuelle, très loin dans l’avenir. C’est une façon pour l’être humain de repérer la planète Terre indépendamment du temps, de la composition moléculaire ou de toute position relative à d’autres êtres. L’être matériel Terre, défini de cette façon, est en correspondance directe avec les divers symboles qui ont été utilisés jusqu’à maintenant par les êtres humains. C’est un symbole très intéressant pour nous puisque cet être nous permet d’avoir un repère commun, sans égard aux circonstances particulières des êtres humains.

Parmi les êtres matériels terrestres, les molécules sont utilisées avec une extraordinaire précision dans les disciplines de la chimie et de la physique. L’être humain repère la molécule comme un ensemble d’atomes réunis par des forces et des énergies. L’être moléculaire est compris comme moins stable que l’être atomique et peut apparaître ou disparaître dans des réactions chimiques. Par exemple, quand il compose du bois, un ensemble de molécules de carbone, d’oxygène, d’hydrogène et d’azote, lorsqu’il est suffisamment chauffé, se recompose en vapeur d’eau et en charbon, le charbon disparaissant au contact de l’oxygène de l’air ambiant pour produire des gaz, des cendres et de la chaleur d’une manière qui est employée depuis toujours par les êtres humains. Bien sûr, le bois est un symbole dont la signification est beaucoup plus raffinée qu’un simple ensemble de molécules, mais il est humainement important de connaître sa propriété de combustible, qui est en lien direct avec la réactivité chimique de ses molécules constituantes.

Par l’astrophysique, nous savons que les atomes terrestres ne sont pas différents des autres atomes de la voie lactée, exception faite bien entendu de leur appartenance à la Terre. Ainsi, des molécules d’eau sont imaginables ailleurs que sur la Terre, de même que des êtres matériels aussi complexes que des protéines. Il n’est pas facile d’imaginer des êtres qui utilisent des symboles ailleurs que sur la Terre, mais rien dans la physique actuelle ne permet de dire que c’est impossible.

Une molécule n’est pas permanente, nous l’avons établi. C’est une chose qui peut apparaître ou disparaître lors d’une réaction chimique. Cependant, depuis son apparition jusqu’à sa disparition, elle est repérée comme étant composée du même ensemble d’atomes. La molécule ne reste pas inchangée dans sa durée car elle peut capter ou émettre de l’énergie, ce qui correspond à des interactions entre ses éléments : des nucléides peuvent s’approcher ou s’éloigner les uns des autres dans des mouvements de vibration ou par des repliements différents de la molécule sur elle-même. Ce qu’il est important de retenir de cette connaissance physique pour la biologie, c’est que la propriété de reproduction des êtres vivants dépend directement d’un ensemble connaissable de protéines et des interactions chimiques et physiques entre ces molécules. Ainsi, un être vivant à un moment donné de sa vie peut être repéré par un ensemble donné de matières composées en un continuum de formes organiques et moléculaires comprises les unes dans les autres jusqu’au niveau atomique.

À sa conception, l’être humain matériel apparaît sous une forme unicellulaire par la réunion d’un ovule et d’un spermatozoïde et il disparaît bien des années plus tard à la cessation de ses signes vitaux. Ce qui est intéressant pour nous, c’est ce qui se passe entre les deux. On sait qu’il y a des interactions entre les êtres vivants qui ne sont pas repérées comme étant physico-chimiques. L’être humain utilise de nombreux symboles pour signifier des liens de parenté, d’appartenance à un groupe ou à un territoire. L’utilisation même de symboles semble être la cause de l’accroissement de la surface cérébrale de l’animal humain par rapport aux autres hominidés et de l’apparition continue de sociétés humaines très diversifiées. En guise d’illustration, le lien entre une mère et son enfant n’est pas une connaissance moins importante pour l’être humain que la liaison covalente entre deux atomes d’oxygène.

Sur la base de cette théorie matérielle, les êtres possibles dépassent l’entendement. Même en se limitant aux êtres terrestres, les combinaisons théoriques d’atomes en molécules et puis de molécules en êtres plus complexes sont exponentielles. Admettant que de nouveaux liens sont repérables à des niveaux d’ensemble plus élevés, comme le sont les liens affectifs entre êtres humains, on voit que les possibilités d’êtres matériels sont à toutes fins pratiques sans limites.

Cette exposition devrait nous convaincre que plutôt que de désenchanter le monde en bridant l’imagination humaine, une théorie de l’existence matérielle peut au contraire être pensée comme un appui fondamental à toutes les intuitions osées par l’être humain.



[i] Bien que ce ne soit pas nécessaire à la suite de la discussion, précisons que des atomes qui ont le même nombre de protons peuvent avoir un nombre différent mais limité de neutrons. Les chimistes les repèrent comme étant des isotopes différents d’un même élément. Deux atomes d’un même élément peuvent aussi avoir un nombre différent d’électrons répartis en orbites autour du nucléide. Les chimistes utilisent le symbole de composé ionique pour signifier l’assemblage d’un ou de plusieurs atomes dont le nombre total d’électrons dans le cortège électronique est différent du nombre total de protons.

jeudi 13 octobre 2016

Théorie de l'existence matérielle

Tableau périodique des éléments (source : wikimedia)
Nous avons mis beaucoup de précautions à établir certaines significations de base. Ça semblait nécessaire afin de préparer un champ de discussion qui nous permette d’utiliser la langue sans confondre les symboles que sont les mots avec leurs significations.  En effet, dans le champ philosophique occidental traditionnel, l’utilité est implicitement abordée comme un concept transcendantal, autrement dit hors de l’expérience ordinaire, ou alors comme un concept subjectif inséparable de l’individu ou du groupe qui conçoit l’utilité en question. Dans ce sens traditionnel, il serait approprié de dire que l’utilité de cet essai est permettre de mieux comprendre l’utilisation de symboles par les êtres humains. Cependant, pour nous, l’utilité est un symbole comme un autre et nous ne l’utiliseront pas plus que ça.

Il existe des champs de recherche qui ont peu en commun avec celui de la philosophie occidentale traditionnelle. Nous choisissons la chimie, une discipline qui est classée dans les sciences naturelles et dans laquelle la signification des symboles ne varie pas entre les spécialistes. Ça nous semble un bon endroit où approfondir la signification de la coexistence.

Le symbole d’atome a été utilisé dans l’Antiquité pour signifier la matière indivisible. Avec la modernité, la chimie a classifié les plus petites unités matérielles selon leur nombre de protons. Par exemple un proton pour l’atome d’hydrogène et huit protons pour l’atome d’oxygène. Les atomes de la chimie sont donc des ensembles de protons, de neutrons et d’électrons, séparés en un intérieur nucléaire réunissant les protons et les neutrons et un extérieur nucléaire comprenant les électrons.  Bien qu’il soit possible que des noyaux atomiques se fusionnent ou se divisent, ceci reste un phénomène peu symbolisé en soi (la fusion nucléaire dans le Soleil est généralement perçue comme un feu, la fission du radium comme de la radioactivité) ou alors comme une activité extrêmement spécialisée, bien au-delà de l’expérience humaine ordinaire. Ce sera la physique nucléaire qui s’intéressera aux particules subatomiques et à leurs propriétés.

Pour nous, l’être matériel individuel signifiera un atome de la chimie. L’atome est utilisé comme un invariant, qu’il perde ou qu’il gagne des électrons, qu’il soit combiné en molécule avec d’autres atomes ou non. L’être de la matière signifiera un ensemble d’atomes et les relations entre ces atomes. Étant donné qu’il existe un nombre fini d’atomes dans la voie lactée, on peut en déduire qu’il y a un nombre fini d’êtres matériels dans le même volume spatial. Bien qu’il soit possible de signifier l’être humain dans ce contexte, nous allons plutôt nous concentrer sur les relations entre les atomes d’une molécule et entre deux molécules. Étant donné l’importance des connaissances humaines dans le domaine de la chimie, il y a là suffisamment d’appui pour étayer une théorie de l’existence qui soit indépendante de la philosophie occidentale traditionnelle.

Deux atomes qui sont suffisamment proches exercent l’un sur l’autre une attirance et une répulsion mutuelle qui est déterminée par leurs nombres de protons et d’électrons respectifs. À certaines conditions qui sont précisées par la chimie mais qui ne sont pas importantes pour nous, deux atomes à une distance stable sont dit être liés. Une molécule est un ensemble d’atomes connectés de telle façon qu’ils soient tous séparés deux à deux par un lien ou par une suite de liens et qu’aucun d’entre eux ne soit lié à un atome qui n’est pas dans l’ensemble. Par exemple, une molécule d’eau est un ensemble constitué d’un atome d’oxygène et de deux atomes d’hydrogène. L’oxygène y est directement lié à chacun des atomes d’hydrogène. Les deux atomes d’hydrogène n’y sont pas liés directement mais sont connectés par le biais de l’oxygène. Dans l’atmosphère terrestre, l’oxygène se retrouve majoritairement dans des molécules gazeuses constituées de deux atomes d’oxygène liés ensemble ou de deux atomes d’oxygène liés à un atome de carbone. Dans les nuages, la pluie, les lacs, les rivières et les océans, l’hydrogène se retrouve majoritairement dans des molécules d’eau. Même si les atomes ne sont pas visibles séparément par les êtres humains, ceux-ci ont depuis toujours utilisé des symboles pour l’air et l’eau, dont on connaît aujourd’hui la composition moléculaire.

[Ce texte s’inscrit dans la continuité du projet énoncé ici et commencé dans les pages qui suivent.]

mardi 11 octobre 2016

À propos de l’ensemble


Jeux d'enfants, album à colorier (source : Bibliothèque numérique de Toulouse)
Dans notre étude de l’animal humain par le biais de son utilisation de symboles, nous avons porté une attention particulière au symbole de la séparation, qui est utilisé tôt dans l’enfance pour repérer et qualifier la position de l’individu en relation avec sa mère ou son père. À l’usage, l’enfant distingue la séparation spatiale, qui peut être temporaire, de la séparation existentielle, qui ne varie pas. La séparation est étroitement associée au symbole de la réunion puisque l’enfant qui n’est plus séparé d’un parent est alors réuni avec lui. Par extension, l’ensemble est le symbole qui permet de considérer l’individu et les parents réunis. Éventuellement, l’ensemble est appliqué à toute réunion d’êtres. En langue innu, par exemple, c’est le mot « mamu » qui signifie l’ensemble, comme dans la phrase : « Auassat mamu metueuat » qui signifie que les enfants jouent ensemble (source : dictionnaire innu aimun-mashinaikan).

Dans cet essai, nous avons déjà eu recours implicitement au symbole d’ensemble quand nous avons parlé d’indifférenciation pour expliquer comment un symbole peut servir à la place de plusieurs autres. Par exemple, le mot est un symbole en soi, bien qu’il puisse signifier indifféremment le mot parlé ou le mot écrit. On comprend par là que le symbole du mot signifie ensemble le mot parlé et le mot écrit, sans pour autant exclure de la signification le mot pensé.

Nous avons dit précédemment que la chose est un symbole spécial qui signifie n’importe quoi. Il y aurait un paradoxe sémantique à dire que la chose signifie indifféremment toute chose. Puisque nous voulons une signification sans ambiguïtés, il est nécessaire de distinguer les questions des symboles. À la question : « Quoi? » posée par un être humain, la réponse d’un être humain est par définition une chose. Ainsi la question : « L’ensemble de toutes les choses, c’est quoi? » est pour nous une question mal fondée qui ne permet pas à l’individu de trouver de repères quelle que puisse être la réponse.

Il ressort de cette exploration le fait bien connu que l’être humain synthétise de nouvelles connaissances par l’utilisation de symboles pour répondre à des questions qu’il se pose. Cette activité de synthèse est si efficace que des connaissances extrêmement précises sont transmises de génération en génération et que des questions posées par une génération peuvent obtenir des réponses satisfaisantes bien des générations plus tard.

Pour comprendre plus finement l’activité de synthèse des connaissances, il faut remarquer que l’être humain sépare cette activité en fonction des questions qui sont abordées. Pour les questions que l’enfant se pose, sa synthèse s’appuie sur les connaissances et les réponses que ses proches parents et amis lui fournissent, de même que sur les repères qu’il établit lui-même. Cette activité est symbolisée, par exemple, par l’apprentissage, l’éducation et la pédagogie.

Pour les questions que les chercheurs et les philosophes se posent, une grande partie des connaissances accumulées sur ces questions sont étudiées et révisées afin d’en améliorer les symboles. Cette activité de synthèse couvre par exemple l’élaboration de théories scientifiques, la recherche expérimentale et la philosophie.

En fait, les connaissances humaines sont si vastes que certaines questions sont abordées de manière exclusive par des lignées de chercheurs qui développent un ensemble de symboles ne servant de repères effectifs que pour leur activité spécifique. Pour se retrouver dans tout ça, les connaissances ont été séparées en champs ou en niveaux de synthèse. La biologie s’intéresse aux êtres vivants, leurs particularités, leur répartition et cetera. La sociologie s’intéresse aux groupements humains, ce qui les caractérise, comment ils se développent et cetera. La chimie s’intéresse aux molécules, à leurs réactions, à leurs propriétés matérielles et cetera.

Dans notre brève revue du symbole, nous avons constaté que la coexistence est utilisée en politique et en écologie. Nous allons développer la signification de la coexistence en tournant notre attention vers le niveau de synthèse de la chimie. Ceci aura l’avantage de réduire l’effort de distanciation nécessaire comparé à ce qui est requis en biologie et en sociologie.

lundi 10 octobre 2016

À propos de l’être

Représentation du monstre de spaghetti volant,
l'être le plus important du pastafarisme
(source : spaghettimonster.com)
C’est certainement le symbole le plus intéressant parmi ceux que nous ajoutons à notre base de significations[i]. L’être est incontournable si on veut sérieusement approfondir notre compréhension de l’animal humain. L’être est si fortement présent dans les activités humaines qu’il est indispensable de faire un exercice de distanciation pour le considérer en tant que symbole, soit un objet d’expression tel un caractère romain ou un mot parlé.

À l’étape où l’enfant humain adopte le symbole en question, il connaît les individus qui s’occupent de lui, il est conscient de l’existence d’autres individus qu’il peut percevoir et même d’animaux domestiques et sauvages. Il sait utiliser le verbe être pour repérer et communiquer ses sensations immédiates et certains concepts mentaux. À l’usage, il sépare les concepts d’être humain, d’être animal, d’être végétal, d’être sacré, d’être inanimé. Comparé à la chose, un symbole utilisé d’abord et avant tout dans le maniement de la langue, l’être est utilisé pour désigner indifféremment toute chose qui est en relation avec la conscience de soi de l’individu.

Au cours de sa vie, l’individu acquiert une partie des connaissances qui sont transmises de génération en génération. Par son apparence et par certaines activités qu’il pratique de façon familière, l’individu peut devenir lui-même un repère pour ses congénères. En tant que repère, il se voit attribuer une série de symboles qui servent à le reconnaître : des noms, des adjectifs, des occupations. De cette façon, la signification de l’être s’étend à toutes sortes de qualités et d’activités humaines comme la pigmentation de la peau et les métiers. Évidemment, ce qui est repéré comme un être peut varier sensiblement d’un individu à l’autre. Par exemple, pour un spécialiste de la branche des mathématiques appelée la théorie des graphes, les graphes sont tellement familiers qu’ils sont utilisés comme des êtres : ces mathématiciens s’intéressent ainsi à l’existence ou à la non-existence de graphes ayant certaines propriétés[ii].

Considérant l’être de cette façon, nous arrivons à une signification assez nuancée pour qu’on l’emploie explicitement comme symbole. On reviendra dans la deuxième partie sur les connaissances accumulées à propos de l’être, qui sont traditionnellement transmises par le biais des sciences sociales et humaines. Pour l’instant, nous en sommes encore à solidifier notre assise théorique du point de vue biologique introduit par Norbert Elias.

Petit à petit, nous approchons d’une compréhension de la coexistence qui n’est ni une tautologie, ni une rhétorique politique. La prochaine fois, nous allons nous pencher sur une activité humaine étroitement liée à l’être : la synthèse.



[i] Voir la description du projet et ce qui est entendu par signification, chose, orientation et séparation.
[ii] J’en parle en connaissance de cause puisque je m’intéresse à la recherche sur ces questions.

mardi 4 octobre 2016

Le phare

Atelier où la nouvelle a été écrite par l'auteur (3ème à partir de la gauche) Photo : Annick de Carufel 
Une ombre se profile fugacement contre la Lune. C’est un homme qui grimpe le long de la Place Ville-Marie. Il se nomme Hercule, mais ce n’est pas important. Cette fois c’est parce qu’il a causé la mort d’un inconnu qu’il ressent le besoin irrépressible de monter voir les dieux.  Ce soir, l’Olympe de substitution est l’emblématique gratte-ciel montréalais qui projette de sa cime une lumière rassurante aux horizons de la cité.

Les premiers étages avaient été difficiles pour son corps septuagénaire, mais au fur et à mesure qu’Hercule prend de la hauteur les années dégringolent et c’est un trentenaire alerte et musclé qui s’élance de fenêtre en fenêtre, gravissant tranquillement l’édifice. Il se souvient de montées plus dures : les pyramides ont peu de prises, certaines montagnes sont complètement couvertes de glace. Il est comme en transe, revivant des instants précaires, menacé par le vent et les éclairs. Il ressent aussi l’immense sentiment d’échec d’avoir perdu sa concentration et d’avoir échoué à vieillir jusqu’au bout. Ne connaîtrait-il jamais sa fin?

Il se rappelle de la détermination forte qui l’animait en 1967 quand il s’était installé à Montréal dans une maison de chambres et qu’il avait décidé de finir ses jours dans cette ville, sur une île aux confluents de toutes les cultures. Les premières années avaient été facilitées par une démocratisation du confort, et il lui semblait alors qu’il allait s’éteindre en paix dans une maison de vieillesse offerte par la collectivité des hommes. Mais des distractions avaient eu raison de sa volonté. Ça avait commencé par de brèves rechutes. En 1982, il avait arrêté de vieillir pendant trois mois avant de s’en rendre compte et de se débarrasser de la cause : son cube Rubik. En 1996, il avait baissé la garde et s’était amouraché d’une disquaire de l’Échange qui lui avait communiqué le goût du Grunge. Il avait même rajeuni de dix ans avant de se ressaisir. C’est lorsqu’une habituée de sa maison de l’âge d’or s’était exclamé : « Mon dieu, comme vous avez l’air jeune! » qu’il s’était rendu compte de son oubli.

Par l’ascension, Hercule se détache peu à peu de l’époque et du lieu qu’il avait tant aimés et sa vigueur nouvelle lui fait presque oublier sa peine. Il y aura d’autres lieux, d’autres cités à découvrir. Peut-être se perdra-t-il un temps dans une des dernières régions inexplorées du globe? C’est un adolescent gracile qui saute à présent d’une corniche vers la prochaine prise.

Ça y est, il est en haut. Le phare l’éblouit en l’embrassant de son faisceau majestueux. C’est un enfant de sept ans rieur qui cherche les dieux, courant d’un bout à l’autre du toit. Il n’y a personne. Le sentiment de joie fait place à la tristesse. Une grande peine l’accable et il s’échoit en pleurant, étalé de tout son long, la joue gauche pressée contre le gravier.

Dans un instant il aura oublié même sa peine et se relèvera pour s’élancer à nouveau dans le monde. Mais là, sous les étoiles, un enfant pleure.

lundi 3 octobre 2016

À propos de la séparation

Une famille dans le film satirique La vie est un long fleuve tranquille
À partir du point de vue biologique que nous avons choisi, on observe que les êtres humains, lorsqu’ils s’accouplent et donnent naissance à des enfants, s’entraident pour protéger leur progéniture, la nourrir et lui transmettre des connaissances. L’individu cohabite avec ses parents, ses frères et ses sœurs pour une partie importante de sa vie et continue ses interactions avec eux bien après avoir atteint l’âge adulte.

Pour se repérer dans ces interactions, l’être humain utilise un symbole qui désigne, entre autres, les enfants et leurs parents. Il s’agit de la famille. La longévité individuelle rend parfois possible l’interaction d’un parent avec ses petits-enfants et ses arrière-petits-enfants. De plus, il peut se produire des inclusions au sein d’un groupe parental autrement que par la procréation. La famille signifie ainsi l’ensemble des individus liés par la parenté, l’alliance et l’adoption. Le rôle d’orientation du symbole est d’abord acquis chez l’individu par la conscience de l’existence de sa mère et des autres individus qui interagissent avec lui, puis l’utilisation du symbole s’étend par acquisition de la langue jusqu’à désigner indifféremment toute famille.

Pour éviter un paradoxe sémantique, il est nécessaire de distinguer le symbole de la famille tel que nous l’entendons ici du concept du même nom qui est couramment utilisé en biologie. En effet, la classification traditionnelle des espèces vivantes emploie la famille dans le sens d’une composition d’espèces. Dans ce contexte, l’être humain est compris dans la famille des hominidés, qui contient l’espèce homo sapiens et, entre autres, les australopithèques, les chimpanzés, les bonobos et les gorilles. C’est par analogie du lien évolutif au lien parental que les biologistes en sont venus à utiliser la famille dans leurs classifications.

La séparation est un autre de ces symboles utilisés très tôt dans l’enfance. La psychologie nous enseigne que l’enfant de un an est capable d’imaginer l’existence d’une chose dont il se souvient et qui n’est pas accessible à ses sens. Par exemple, c’est un repère important pour l’enfant de savoir s’il est séparé ou non de sa mère. Au cours du développement, la séparation acquiert aussi la signification logique de distinction : des choses séparées ne sont pas la même chose. En même temps, le symbole de l’identité joue un rôle d’orientation complémentaire à celui de la séparation : la famille est la même chose pour l’individu et ses proches. Et par extension, des choses identiques sont la même chose.

jeudi 29 septembre 2016

À propos de l’orientation

Charlie Chaplin dans La Ruée vers l'or
Ce texte fait partie d’un essai en cours de rédaction sur la coexistence. Nous sommes dans la première partie, où une attention particulière est donnée au sens des mots utilisés tout au long de la discussion. Nous avons ouvert avec une conception inhabituelle de ce qu’est un symbole, basée sur la biologie de l’animal humain, et nous sommes en train de préciser la signification qu’ont pour nous certains mots fondamentaux.

Nous avons postulé (ici) que l’être humain est un animal qui utilise des objets d’expression appelés « symboles » pour s’orienter dans son environnement, sans toutefois préciser ce que l’orientation[i] voulait dire. Nous allons tout de suite y remédier en revenant à l’exemple du Soleil.

Grâce à la lumière du jour, les êtres humains sont capables de voir différentes choses qui font partie de leur environnement et pensent, à juste titre, que c’est la lumière du Soleil qui leur permet de se servir de ces choses comme repères et de vaquer à leurs occupations diurnes. Ce que veut dire l’orientation, entre autres choses, c’est l’utilisation par l’être humain de ce qui lui est connu à propos de l’astre solaire pour se repérer. Par exemple, le Soleil se lève le matin à peu près toujours au même endroit à l’horizon et quand il est au plus haut dans le ciel, on est au milieu de la journée. D’ailleurs, le mot « orientation » en français est formé à partir du mot « Orient », dont un des sens les plus communs est de désigner la direction du lever du Soleil. Par extension, l’orientation veut dire aussi l’utilisation de toute chose connue par l’être humain pour se repérer.

Si on convient que le Soleil est un même objet dans toutes les manières qu’ont les êtres humains de s’exprimer à propos de l’astre solaire, peu importe la langue ou le moyen, on peut affirmer sans se tromper que le postulat de départ est bien fondé. Dans ce cas, le Soleil est effectivement un objet d’expression utilisé par les individus pour s’orienter dans leur environnement, pour communiquer entre eux et pour transmettre leurs connaissances portant sur l’astre solaire à leurs enfants. Notons au passage que cette convention à propos du Soleil est rendue explicite en français par la lettre majuscule au début du mot.



[i] Pour une présentation avec exemples du concept d’orientation, voir La philosophie au sens large.

mercredi 28 septembre 2016

À propos de la chose

Poster de Drew Struzan pour le film de John Carpenter 
Nous avons commencé par postuler (ici) que l’être humain est un animal qui utilise les mêmes objets d’expression pour les trois activités que sont : l’orientation de l’individu dans son environnement, la communication entre les individus et la transmission de connaissances de génération en génération. Nous avons donné comme définition de « symbole » tout objet d’expression qui est utilisé de cette façon, ce qui attribue au mot « symbole » dans cet essai un sens général qui recouvre, entre autres choses, les lettres de l’alphabet, les mots et la langue.

Par exemple, si je pense au mot : « Soleil », un ensemble de connaissances concernant le Soleil et que j’ai acquises depuis ma naissance me sont immédiatement accessibles. Je peux aussi prononcer le mot : « Soleil » à une locutrice de la langue française pour communiquer avec elle à propos de l’astre solaire. Et enfin, si je suis le parent d’un enfant, je peux lui apprendre le mot en le lui répétant tout en désignant le Soleil dans le ciel, sur un dessin et partout ailleurs où je le reconnais.

On voit que tout mot de la langue française remplit la définition de « symbole » pour les locuteurs de cette langue. Avant l’introduction de l’écriture, les mots utilisés se présentaient seulement sous la forme de séquences sonores. Avec l’utilisation de caractères écrits composés en séquences de lettres ou de signes pour remplir les mêmes fonctions que les mots sonores, le symbole « mot » est maintenant utilisé indifféremment pour le mot sonore et le mot écrit correspondant.

Certaines expressions du visage sont également des symboles. Le sourire, par exemple, est appris par le nourrisson avant même ses premiers mots. Les émoticônes que l’on ajoute à nos commentaires sur les médias sociaux sont aussi des symboles et sont utilisés pour la communication entre individus d’une manière semblable aux expressions du visage.

Il est inhabituel de considérer la langue comme un symbole. Pourtant, c’en est bien un. Par exemple, un être humain dont la langue maternelle est le français pense en français, communique en français avec les francophones et transmet la connaissance de la langue française à ses enfants. Et étant donné la coexistence de locuteurs de langues différentes, chaque langue se doit d’inclure un mot qui puisse être utilisé pour désigner indifféremment la langue arabe, la langue française, la langue japonaise ou toute autre langue.

La chose est un symbole spécial qui est utilisé pour désigner indifféremment n’importe quoi. En français, on utilise le mot « chose » pour ce symbole. En anglais, on utilise le mot « thing ». Ce symbole est utilisé notamment dans la transmission du sens des mots, par exemple dans la phrase : « Le Soleil est quelque chose de rond, de chaud et de lumineux dans le ciel. »

Avec ces précisions faites, la chose qui nous intéresse dans cet essai, c’est d’approfondir la connaissance de la coexistence.

Pour les soviétiques la coexistence signifiait la tolérance de l’existence de pays capitalistes. Pour l’actuelle Organisation des Nations Unies, la coexistence signifie la coprésence de peuples avec une histoire de conflits sur un même territoire et sans accès de violence. En fait, il y a une préférence marquée de l’utilisation du symbole « coexistence » pour désigner la cohabitation des être humains en dehors des périodes de conflit. Nous allons voir dans la suite qu’en utilisant la coexistence pour signifier indifféremment la coexistence humaine, la coexistence matérielle et la coexistence sociale, on peut dégager des connaissances générales qui apportent un éclairage nouveau sur la coexistence humaine.


jeudi 22 septembre 2016

À propos de la signification

Char solaire de Trundholm, ajouté à Wikimedia par Rainer Zenz
(Ce texte s'inscrit dans le cadre d'un projet énoncé ici.)

Mon intention est d’approfondir la compréhension de la coexistence, tant pour moi que pour le lecteur. En tant qu’être humain qui écrit pour communiquer sa pensée profonde, j’ai recours aux symboles que sont les lettres, les mots, la langue et la philosophie.

Cette affirmation paraît surprenante étant donné qu’on réserve le plus souvent la portée du mot « symbole » aux lettres, aux chiffres et aux opérateurs mathématiques. C’est que je reprends ici à mon compte le postulat de Norbert Elias à l’effet que l’être humain est un animal qui a la particularité d’utiliser les mêmes objets de l’expression pour trois activités : l’orientation de l’individu dans son environnement, la communication entre les individus et la transmission de connaissances de génération en génération. À partir de ce postulat, toute chose qui remplit ces trois fonctions est appelée un symbole, peu importe les catégories auxquelles on a l’habitude de se référer. La difficulté que présente l’usage courant, c’est que les mots et les philosophies sont perçus comme des contenants et des contenus, puisque le sens d’un mot peut varier tandis qu’une philosophie est appropriée comme une connaissance immédiate. Au lieu de ça, je vais considérer les mots, la langue et la philosophie comme des symboles qui sont à des niveaux de composition différents de celui des lettres, mais qui n’ont ni plus ni moins de sens intrinsèque.


Pour illustrer le bien-fondé de ce choix, considérons le symbole : « Soleil ». « Soleil » est un mot qui n’est compris que dans la langue française, mais si je rencontre un être humain dont le français n’est pas la langue, je peux tout de même lui enseigner la fonction d’orientation que ce mot a pour moi en le répétant tout en pointant l’astre du doigt. Plus facilement encore, si nous avons une langue en commun autre que le français, je peux lui expliquer dans cette langue la signification du mot français. Au cours de cette rencontre hypothétique, je pourrais bien m’entendre avec mon interlocuteur sur l’objet de l’échange tout en acceptant qu’il y ait des différences philosophiques entre ma compréhension et la sienne. En effet, je pourrais penser que le Soleil est le char enflammé d’un dieu qui se lève à l’Est et se couche à l’Ouest alors que mon interlocuteur supposerait qu’il s’agit d’une étoile composée d’hydrogène et d’hélium et autour de laquelle la Terre tourne. On pourrait être tenté de donner raison à mon interlocuteur plutôt qu’à moi dans cet exemple, mais il resterait que les deux perceptions coexistent, et c’est là ce qui nous intéresse.

vendredi 16 septembre 2016

Projet d’écriture d’un essai sur la coexistence

Photo de Francesco Bandarin, disponible sur le site de l'Unesco
J’entame avec ce texte la préparation d’un essai sur la coexistence.

La définition brève de : « coexistence », c’est l’existence simultanée. Ce mot relie les deux concepts que sont l’être et l’ensemble.  Son champ sémantique s’étend à la politique et à l’écologie entre autres sciences humaines.

Comme rhétorique politique, la coexistence a été notamment mise de l’avant par Lénine et Khrouchtchev, le premier pour légitimer l’existence d’États socialistes sans la disparition préalable du capitalisme, le second en raison du risque effrayant d’une guerre nucléaire entre l’URSS et les États-Unis[i]. En écologie, la coexistence des espèces est souvent expliquée par l’occupation de niches écologiques différentes à l’intérieur d’un même écosystème[ii], bien qu’on s’intéresse depuis peu à des modèles dits neutres de répartition des individus qui prévoient intrinsèquement la diversité[iii].

Comme le souligne fort bien Louiza Odysseos dans sa thèse de 2001[iv], la coexistence dans le domaine des relations internationales est perçue d’abord et avant tout comme une condition à atteindre pour transcender les conflits au lieu d’être la condition première dans laquelle se retrouvent les entités en présence[v]. Cette signification du mot est attribuable, d’après Odysseos, à la prémisse ontologique moderne qui appréhende le sujet comme une entité autonome dont la constitution précède toute composition avec d’autres[vi].

La question de la coexistence est assurément indissociable de celle de l’existence et des relations entre les êtres qui forment l’ensemble. La première partie de l’essai portera sur les significations choisies, soit la base épistémologique de la discussion. La deuxième partie consistera en une réinterprétation des connaissances acquises. La partie finale sera prospective, réservant une grande place à l’imaginaire.

Pour me communiquer vos commentaires au fur et à mesure de l’avancement de la rédaction, vous pouvez écrire directement à la suite du blogue, qui est lisible de partout, ou bien sur le média social Facebook où le contenu est majoritairement public : facebook point com / dr.fancois.genest. Vous pouvez encore m’écrire en privé à l’adresse : francois point genest à gmail point com.




[i] Pour une critique marxiste-léniniste du mot, voir ce texte du 12 décembre 1963.
[ii] La niche écologique : histoire et controverses récentes, Arnaud Pocheville, Les Mondes darwiniens, vol. 2, Matériologiques, 2011, pp. 897–933.
[iii] « Un modèle neutre décrit une communauté d'individus (appartenant à des génotypes / des espèces), au comportement symétrique, soumise à une apparition de nouveaux types (par mutation / spéciation) et une perte de types par dérive stochastique (…) Typiquement, dans la théorie neutre, la communauté est définie comme un ensemble d’espèces de niveau trophique similaire et les individus sont en compétition symétrique les uns avec les autres. », Arnaud Pocheville, ibid.
[iv] Exploring the ontological basis of coexistence in international relations : subjectivism, Heidegger, and the heteronomy of ethics and politics,  Louiza Andreou Odysseos, University of London,  2001.
[v] “It has remained, to this day, a certainty that ‘coexistence’ is the condition or state that surpasses conflict, but not the primary condition in which entities find themselves. Rather, it is considered to be a state that must be actively, and secondarily, brought about.”, ibid, p. 10.
[vi] “Within this larger theoretical context, the modern subject is generally understood as a completed self, already fully constituted when it ‘enters’ into relations with others, relations that are considered ontologically secondary to the subject itself.”, ibid, p. 7.

vendredi 9 septembre 2016

Pensée du 9 septembre 2016

Nous n’avons pas encore appris à faire face aux contradictions flagrantes de notre époque. Nous savons déjà que les êtres humains sont capables de coexister de manière plus civilisée, mais nous ne savons pas comment y parvenir dans la réalité de notre vie collective — ou nous ne le savons tout au plus que par intermittence. Nous savons seulement qu’un grand pas sera fait lorsqu’on aura réussi à établir un meilleur équilibre entre la maîtrise de soi et l’accomplissement de soi, mais nous sommes toujours en quête d’un ordre social stable qui garantisse un tel équilibre. Cela ne devrait pas être hors d’atteinte de l’humanité au cours des millénaires à venir.
Norbert Elias, Théorie des Symbole, édition française, 2015.
C’est ainsi que se termine le livre que préparait le sociologue Norbert Elias lorsqu’il est mort en 1990. Cet extrait donne tout de suite une idée des échelles de temps avec lesquelles Elias pensait le social. Bien qu’on m’ait dirigé vers cet auteur il y a peu de temps[i], j’ai reconnu assez vite qu’il y a dans l’œuvre d’Elias une contribution scientifique importante à la compréhension des sociétés humaines. Je ne prétends pas maîtriser ses idées, je rapporte ici ce que j’en comprends à ce jour.

Elias établit une distinction claire entre le processus d’évolution biologique qui a fait apparaître l’espèce animale homo sapiens du processus de développement social qui est à l’œuvre dans les sociétés humaines. Contrairement au processus d’évolution qui agit sur des temps très longs et dont l’objet est l’espèce (et donc fortement associé à la structure génétique des organismes), le processus de développement social agit sur des temps moins longs et son objet est la communauté humaine qui partage un fonds de symboles remplissant simultanément trois fonctions : l’orientation des êtres dans leur environnement, la communication entre les êtres et l’accumulation de connaissances transmissibles de génération en génération (et donc fortement associé à la langue de la communauté).

Pour Elias, les sciences sociales requièrent de la part des chercheurs une attitude qui relève à la fois de l’engagement et de la distanciation. La distanciation est nécessaire puisque la recherche se fait en puisant dans le même fonds de symboles que celui de l’objet d’étude. La tendance observable en recherche est qu’il y a une spécialisation du langage scientifique selon les disciplines. Ce que propose Elias, c’est d’étendre le cadre de référence à des temps très longs et de considérer les phénomènes dans la durée. Ceci implique d’accorder moins de pouvoir explicatif aux modèles statiques des structures sociales. Pour ce qui est de l’engagement, je crois comprendre que c’est un souci particulier pour le travail de synthèse, que la spécialisation rend difficile aux niveaux plus élevés.

Je ne crois pas qu’Elias s’en soit rendu compte, mais lorsqu’il représente symboliquement la société comme une suite de configurations, il emploie l’objet mathématique qu’on appelle dans ce domaine un graphe, c’est-à-dire un ensemble de sommets (les individus, dessinés par des points) et un ensemble d’arêtes (les relations binaires, dessinées par des lignes reliant un point à un autre point). En modélisant la société de cette façon, Elias met l’emphase sur les relations entre les individus plutôt que sur les individus eux-mêmes, s’éloignant du modèle usuel qui oppose l’individu à la société et qui occulte de ce fait la structure sous-jacente.

Une mise en garde s’impose quand à la notion du processus de civilisation, qu’Elias a mis en évidence en étudiant les sociétés médiévales et leurs manuels de bonnes manières. Il ne faut pas penser qu’on peut tirer de cette notion un projet de civilisation. L’impérialisme et la colonisation sont des phénomènes sociaux qui s’accompagnent toujours d’une justification symbolique synonyme d’un progrès social. Le processus de civilisation d’Elias est un développement social réversible, soit un concept purement scientifique, dont le pouvoir explicatif est pour l’instant indissociable du cadre théorique développé par Elias et les sociologues de son école.

En tout et pour tout, on se souviendra de Norbert Elias comme d’un penseur majeur du XXème siècle. Pour ma part, j’arrive à un stade important de mes réflexions. C’est le temps pour moi de me détacher de mes lectures et de proposer quelque chose d’original.


[i] Merci à Pierre-Jean Simon pour une correspondance en 2014.